Intentions du réalisateur

L’enjeu cinématographique de ce projet tourne autour du deuil et de la mémoire. Comment mettre en image ce que les souvenirs ont déposé dans l'imagination, la sensibilité ? Comment filmer cet entre deux, cet aller et retour entre passé et présent, et montrer l'évolution, ou au contraire la permanence, la perpétuité de l'atmosphère immobile ou tout s’est figé pour Lucie, Gérald et Noémie?
  • Capter la solitude de ces êtres qui s’accrochent et comprendre pourquoi ils le font ?
  • Filmer ces lieux presque fantômes où les voix du passé, les émotions, les visages familiers, ne sont jamais très loin…
  • Le son: Le défi de faire parler ces lieux où les mots sont rares, où le dire peut obstruer le voir et où les paysages, semblent se souvenir d'un temps oublié et ou chaque bruit vient exhumer ce qui est enfoui… dans l’appartement des parents, la maison de famille en Valais, dans les sentiers de leurs ballades, dans le lieu de la tragédie, dans les ruisseaux, dans la rivière, dans les arbres, dans les buissons…
  • Il s’agit là pour moi d’un film, qui ne va pas chercher des réponses toutes faites, ni façonner une vérité sur le thème du deuil et de la mort, non, ce film nous questionne sur nos choix, et sur ce que ne nous ne pouvons pas prévoir dans la vie et comment vivre avec ; un film sur la vie, tout simplement...
  • Depuis que j’ai commencé à travailler sur ce projet, je porte un autre regard sur mes enfants, je ne suis plus le gendarme qui veut tout savoir et qui ne comprend rien à leurs choix et à leurs désirs. J’ai appris une chose très importante, c’est de les laisser vivre les expériences que la vie leur offre et faire confiance, de ne plus être l’empêcheur de vivre, celui qui veut tout contrôler, en fait, nous ne contrôlons rien, tout peut arriver à n’importe quel moment.

La réalisation adoptera une écriture narrative lente et contemplative afin de laisser aux spectateurs la possibilité de s’immerger dans une expérience sensorielle et humaine unique.

Le récit sera fait de moments du présent qui nous plongent dans le passé à travers les souvenirs et à travers les images d’archives qui nous ont été mises à disposition, (photos, films, vidéo, diapos). Nous allons parcourir le temps entre présent et passé. Je ne pourrai pas raconter cette histoire de manière linéaire,  je dois  me baser sur la spontanéité du souvenir et la force du vécu.

En somme, il s’agit d’être à l’écoute de ce qui se passe autour de moi, d’être vigilant, prêt à accueillir ce que je n’aurais jamais pu imaginer sur le papier en traçant une structure narrative bétonnée. Je poserai les jalons d’une structure, bien sûr, mais je me laisserai surtout guider par le quotidien et le réel de mes protagonistes.  Les parents ont accepté que je les suive pendant une année. En l’espace de trois mois de rencontres pour la préparation, j’ai pu voir l’évolution de leur implication et de leur discours. Par exemple, aujourd’hui le sujet le plus difficile pour eux c’est d’évoquer les mariages  et la paternité pour certains des copains de Johann. L’humeur en prend un coup avec des phrases très dures comme : «Nous sommes des parents orphelins…».

Mon regard, sera  attentif et empathique, je ne vais pas faire un dossier  sur la thématique  du deuil d’un enfant mais je vais filmer un fait de vie, une expérience par laquelle certaines personnes doivent malheureusement passer pour retrouver le goût de la vie et une certaine dignité. J’ai choisi d’explorer des destins et de partager des moments de vie qui pourraient  nous aider à mieux comprendre ou à juste découvrir la détresse et les dégâts d’une telle situation. Faire un film qui résonne longtemps en nous avant que l’émotion qui nous submerge ne puisse donner à penser non seulement à cette situation mais à nos propres actes et réactions. En tant que parents, nous vivons tous avec cette éventualité que cela puisse nous arriver aussi.

J’essaierai de montrer cet affranchissement triste et serein que les êtres blessés au plus profond de leur âme recherchent. De quel manière  trouvent-ils chacun leur chemin dans cet état d'humanité imparfaite, afin que s’accomplisse leur travail de deuil ?

Donc, une situation très délicate qui nécessite un travail  discret et basé sur la confiance, me permettant de mettre à l’aise mes protagonistes pour les aider à s’exprimer de la manière la plus simple et la plus authentique. Il me faut aussi être sensible à leur douleur en repérant les difficultés qu’ils peuvent rencontrer en témoignant et pouvoir les aider à les surmonter.  Ce travail sera fait comme dans tous nos films avec la même rigueur et toujours dans le respect des personnes que nous filmons.

Après 6 mois de recherches, d’écoute et d’observation, petit à petit je vois se dessiner devant mes yeux le portrait de Johann, ce jeune homme charismatique  qui nous servira de guide et nous fera réfléchir sur notre propre vie, sur notre rapport au temps, à la mort et surtout à la vie.

Pour moi, Johann sera la lumière du film, il sera évoqué par l’image, par le son des archives et par les témoignages de ses proches. Dans l’appartement de ses parents, il est partout. Dans sa chambre, rien n’a changé, tout y est comme avant, son ordinateur, ses cassettes, ses DVD, ses projets de films, ses médailles et ses trophées des divers sports qu’il pratiquait.  Quand je regarde toutes ces photos de lui, à tous les âges jusqu’à l’accident, et je contemple ce même sourire qui illumine son visage, je vois qu’il respirera toujours la joie de vivre dans le cœur de tous les gens qui l’ont croisé.