Pour tous les parents, perdre un enfant, c’est perdre une part intime de soi.

Il n’existe rien de plus ravageur dans la vie d’un parent que la mort de son enfant. Quel que soit l’âge de l’enfant, quelle que soit la cause de sa mort, cela semble injuste, même inimaginable, mais surtout, inacceptable. C’est un bouleversement violent du cycle naturel de la vie, qui est naitre, vivre, vieillir et mourir.

En effet, pour les parents, il est inconcevable de voir leur enfant disparaître avant eux, l’ordre naturel des choses est qu’ils puissent voir leur enfant grandir et devenir adulte.

Rongés par la douleur, souvent par la culpabilité, ils sont furieux, en colère de n’avoir pas pu être là, ou de n’avoir pas su protéger et sauver leur enfant. Tentatives de suicide pour certains, et, dans la plupart des cas,  le couple ou la famille explose. Rien ne résiste à ce tsunami de souffrances intenses et inexplicables. Beaucoup se sentent démunis, abandonnés face à ce terrible drame. Même si la vie en apparence semble suivre son cours, dans la  réalité, c'est autre chose, car un atroce sentiment persiste : le fardeau du chagrin. Comme s’il était nécessaire de préserver cet état de deuil afin de ne pas oublier l’être disparu.

Genève, 2008, la famille Gumy, Gérald, Lucie et leur fils unique Johann âgé de 22 ans mène une vie paisible. Une famille ordinaire, avec un père fraichement à la retraite, qui a été employé chez Rolex pendant 30 ans, un bon vivant et un père attentif et proche de son fils. Lucie, la maman a une relation forte avec Johann, basée sur l’affection et la complicité. Elle a préféré arrêter de travailler pour s’occuper de son fils.

Johann, un fils qui travaille dans un cabinet de gestion de fortune tout en cultivant une passion sans limites pour le cinéma.  Pourquoi ce garçon était-il aussi pressé? Bébé prématuré déjà, avec un caractère bien trempé, curieux, fonceur, espiègle et déjà très déterminé. Il pratique 3 sports de manière assidue, le judo, le ski,  la natation et le ski nautique et fait sa scolarité sans encombres. 

Ados, avec ses parents, il passe la majorité de ses weekend en Valais chez ses grands parents à la montagne. C’est aussi, les années du vélomoteur, et le début des angoisses des parents, mais Johann n’a peur de rien, son leitmotiv: «Je gère…» Une phrase que beaucoup de parents ont souvent entendue, mais qui ne les a jamais empêché de s’inquiéter.  Les risques pris par Johann avec la moto deviennent des sujets de conflits et de confrontations. Gérald: «Il ne voulait qu’une chose, c’est qu’on lui fasse confiance».

Puis suivent les longs voyages à l’étranger, la découverte de l’Asie avec sa copine, Noémie, le service militaire, les potes mais surtout les films, la passion du cinéma.

Son père le soutient en toutes circonstances, par sa présence et son intérêt pour tout ce que Johann entreprend. Gérald est toujours partant pour aider son fils, et il est heureux de partager avec lui cette passion de faire des films.  Il se charge de récupérer le matériel de tournage et s’implique en s’occupant de la régie, de la promo ou du marketing et aide Johann à organiser les premières de ses films. Il a toujours été là pour son fils.

Après avoir travaillé pendant de longues années comme infirmière, Lucie a choisi d’être mère au foyer. Aujourd’hui, elle ne regrette rien de ces années qu’elle a passées avec son fils. Tout est gravé dans sa mémoire chaque instant, chaque événement de sa vie. Sa disparition rend encore plus fort et plus intenses ses souvenirs.

«Notre choix était fait depuis longtemps, j’ai arrêté mon travail pour m’occuper de Johann à plein temps. Je voulais profiter un maximum de tout ce qu’il pouvait nous donner. Tous les jours sont un échange qui n’a pas de prix. Je me sentais tellement bien dans ce rôle de mère que pas une fois, j’ai douté d’avoir fait le bon choix. Gérald était le plus heureux des hommes, en tant que père, il a profité de son fils à chaque instant de libre…»

Une famille heureuse et unie jusqu’à ce jour fatal du 18 mai 2008. Jusqu'à l'irruption de la tragédie: la mort accidentelle de Johann.  Johann est mort la caméra au poing pendant un tournage à bord d’un ULM. Il filmait des images aériennes des paysages de la vallée de l’Arve.

La caméra a été retrouvée, et la police scientifique a pu récupérer toutes les images filmées jusqu’à l’instant fatidique du crash. Pour les parents ce petit film est la dernière chose qui reste de leurs fils de 22 ans, disparu tragiquement dans l'Arve. On y voit un ULM qui s'apprête à décoller. Le pilote effectue les réglages, se dirige vers la piste, met les gaz et s'envole. Pendant quelques minutes, le paysage défile: le Salève, Annemasse, Genève... Vus du ciel. De temps à autre, le caméraman se filme, tenant son appareil à bout de bras, puis un choc, et le noir.

Malgré d’intenses recherches le long et dans la rivière de l’Arve qui longe la frontière franco-suisse, Johann a disparu dans les eaux glacées de l'Arve: le corps n’a jamais été retrouvé. Personne n'est capable, encore aujourd'hui, de dire pourquoi il n'était pas dans l'ULM. S'était-il détaché avant? A-t-il été emporté par les eaux chargées de l'Arve? Le mystère reste entier. Le pilote de l’ULM ne comprend pas ce qui s’est passé et n’arrive pas à donner une explication.

Ce jour là, le temps s’est soudain arrêté pour le couple Gumy. La mort de Johann a fait s’écrouler ses espoirs, ses rêves et ses projets d’avenir. Depuis, ils sont hantés par le sentiment du vide, une vacuité profonde que la mère exprime ainsi:

«la vie n’a plus de sens… elle n’a aucun sens car nous continuons à vivre mais tout est suspendu, figé…».

Ils se sentent inconsolables, car la douleur semble insurmontable. 

Une année, deux années, trois années mais le corps n’a jamais été trouvé.

Ils ont été encadrés, suivis, soignés, conseillés mais un sentiment profond ne cesse de les hanter, celui de la culpabilité.

Pourquoi lui et pas moi? Il ne méritait pas ça, il avait toute la vie devant lui…»

Comment réagir à cette douleur, à cette mort brutale ?

Toutes les personnes que j’ai rencontrées durant ces 6 mois recherche et de préparation sont d’avis qu’il y a un «avant» et un «après» la perte d’un être cher et surtout d’un enfant.Mais il leur a suffi d’une phrase pour reprendre espoir et travailler sur eux- mêmes. Le jour où leur médecin traitant leur a dit:

«Vous êtes toujours parents, vous ne cesserez jamais d’être parents… on est parents à vie…»

Contrairement a ce qui arrive à 90% des familles ou des couples après un tel traumatisme, où la mort divise et pousse chacun dans ses retranchements, en se repliant sur sa douleur ou en se murant dans le silence ou la violence, les Gumy sont restés soudés. Il leur fallait reprendre leur vie en mains et ne plus baisser les bras. Il leur fallait prendre le temps de mettre en place une nouvelle vie, et se donner le temps pour vivre ce deuil.  Alors ils se sont relevés, en s’accrochant l’un à l’autre et en s’accrochant ensemble à la vie.  Johann les guide, il est présent dans leur quotidien, là où il y a du désespoir, ils voient l’espérance. Leur tristesse s’exprime par la retenue et la pudeur, ils ne cherchent pas l’oubli. Le plus dur pour eux réside dans le fait qu’ils n’ont jamais retrouvé le corps de leur fils, ce qui rajoute à cette épreuve traumatisante et rend le processus du deuil encore plus difficile. Commence alors un parcours long et complexe. Le père retourne chaque jour, pendant une année et demie sur les lieux de l’accident, par n’importe quel temps pour chercher le corps de son fils.

Gérald: «Je ne voulais pas, je ne pouvais pas, abandonner, il me fallait croire que je pouvais  retrouver le corps de mon fils…». Mais pour Lucie, la mère de Johann en retenant ses larmes: «C’est dur, je n’ai pas pu voir son corps et faire mon deuil,  mais pour moi Johann est partout!»

Il y a aussi Noémie, 32 ans aujourd’hui, l’amour de Johann. Ils se sont rencontrés au collège Bouvier, il avait 16 ans et elle en avait 21. Une jeune femme qui a tout partagé avec lui pendant 6 ans, son quotidien, ses rêves et surtout sa passion pour le cinéma. Ensemble, ils ont crée Azurs Films, le site existe toujours, Noémie n’arrive pas à le fermer, mais elle n’arrive pas non plus à continuer la production sans lui. Ce site est le symbole d’un rêve inachevé, mais il évoque une période pleine de projets et d’ambitions.  Noémie clique sur la page, mais elle ne regarde pas l’écran. Elle se retourne et dit:

«Je sais que je dois le faire un jour ou l’autre, mais pour l’instant je n’y arrive pas, c’est plus fort que moi…».

Ils ont sillonné le monde ensemble avec un projet commun, un projet de vie!

Elle est maintenant liée à la famille. Elle a joué un rôle important dans la réparation de l’âme des parents de Johann et réciproquement. Jeune, son témoignage est très important pour moi, car vivre un tel événement à cet âge et pouvoir continuer à vivre avec la douleur n’est pas chose facile. Noémie s’exprime bien, elle a le mot juste, ses phrases sont courtes et pleines de sens:

«Quand vous perdez quelqu’un qui fait partie intégrante de votre vie, il y a comme un déséquilibre qui envahit votre vie, je me sens comme handicapée… amputée…» Elle ne termine pas sa phrase. Un silence puis elle reprend «Quoi qu’on fasse nous ne pouvons pas échapper à la réalité de sa disparition…»

Elle ne s’est pas laissée submerger par la triste résignation devant le destin, ni par l’amertume de cette émotion accablante qui vous étouffe et ravage votre intérieur. Son regard est franc, ses yeux brillent quand elle évoque Johann et un sourire se dessine sur ses lèvres. Elle est passée par des moments durs, mais aujourd’hui, elle a réussi à se reconstruire et à trouver une voie dans sa vie avec de nouveaux projets et une nouvelle vie.

«… Il faut savoir que la vie  nous fait aussi des cadeaux inattendus…»

Elle vient de  rencontrer l’amour à nouveau après 5 ans, et elle a décidé de se marier. Elle a convolé cet été avec quelqu’un qu’elle aime pour ce qu’il est et qui n’a rien à voir avec Johann.  

«J’ai confiance en l’avenir même si l’avenir ne tient pas souvent ses promesses...»

Noémie est sereine et son regard sur la vie est imprégné de courage et de force avec une maturité déconcertante. Quand nous abordons la maternité,  un ange passe, puis elle dit avec tendresse qu’elle ne se sent pas prête pour l’instant. A l’époque,  Les parents de Johann leur ont offert une vieille grange  dans la région du Valais que Johann voulait aménager en grand Chalet, mais ce projet n’a jamais vu le jour. Alors aujourd’hui, pour Noémie l’aménagement de cette grange est devenu une priorité.  Elle a contacté un architecte, elle a déposé les plans et elle attend les autorisations pour lancer les travaux au début de l’année prochaine. Aujourd’hui, elle travaille à 100% comme comptable à l’état de Genève.

Le soutien et la compréhension

Il y a aussi le sentiment de réconfort et d’apaisement que les couples éprouvent quand ils se sentent compris. La plupart du temps ils ne le sont que par les personnes qui ont vécu la même épreuve douloureuse. A Genève, il existe l’association Arc-en-ciel Suisse, un groupe de paroles où les parents qui ont perdu un enfant peuvent se retrouver juste pour dire, exprimer et partager leur douloureuse épreuve. Ils se définissent ainsi: Des parents qui pleurent le décès de leur enfant. Nous savons quelles émotions peuvent être ressenties suite à un tel événement. Il existe différentes voies pour parvenir à vivre avec son deuil, mais elles sont uniques et propres à chacune et à chacun d’entre nous. A nous de les découvrir. Il est important de savoir que nous, les parents concernés, ne sommes pas seuls dans cette situation.

Une telle épreuve peut être allégée si les parents parviennent à la partager avec d’autres. Il n’y a ni questions, ni réponses, ni obligation de parler, ils peuvent aussi être là juste pour écouter. Les parents de Johann l’ont fait pendant un mois, ils ont écouté, pleuré et partagé la douleur des autres avant de commencer à dire la leur.

«Et un jour on se rend compte qu’on n’est  pas seuls… que notre cas n’est pas unique et que notre douleur a été malheureusement vécue des milliers et des milliers de fois par des personnes comme nous, qui nous permettent de mettre des mots sur notre douleur.»
F. Maman.

Cet élément paraît anodin, mais pour les parents qui ont perdu un enfant, il est essentiel. Ils se sentent, effondrés, isolés après un tel choc qui ravage leur vie ; les amis les fuient et n’osent pas en parler de peur de les blesser plus. Ils ont l’impression d’être seuls au monde, ce monde qu’ils ont désormais du mal à comprendre, tant il leur est devenu difficile de communiquer avec les autres. En revanche, ils deviennent de plus en plus sensibles à la douleur des autres.  

Lucie: «Nous nous ouvrons beaucoup plus facilement aux autres, à leur détresse et à leurs douleurs, nous avons plus de compréhension et d’empathie… notre douleur nous a grandi aussi »

«Le temps passe mais pas la douleur.»