Motivations du réalisateur

Avec humilité et générosité, Lucie, Gérald et Noémie ont accepté de participer à ce film et de nous dévoiler les souffrances, les bonheurs et les sentiments qui ont entouré cet événement tragique.

Donc, aborder ce sujet grave n’est pas une chose facile, j’aimerais que le film sonne vrai. Avec un sujet aussi difficile, nul ne peut éviter de passer par des émotions trop vives, jusqu’à perdre pied et quelques fois se surprendre à se retenir et retenir ses larmes, (cela m’est déjà arrivé plus d’une fois, durant la préparation), surtout lorsqu’on est déjà parents, avec cette peur que cela puisse nous arriver un jour. En préparant le film, j’ai pu constater que dans ces situations,  les mots peinent à sortir. Il est difficile d'en parler sans utiliser des mots qui peuvent blesser ou provoquer un certain malaise...  mais ma rencontre avec plusieurs couples ou personnes seules, divorcées ou séparées après le tragique événement, vivant ici en Suisse ou en France ont été très importantes dans le développement du projetAprès, le décès de Johann, Lucie, Gerald et Noémie ont choisi chacun à sa façon, la vie.

Grâce à ce constat, j’aimerais que ce film ouvre les yeux du public sur une vie possible après la perte d’un être cher.

Je voudrais filmer le quotidien de ces 3 personnages à fleur de peau, à fleur de corps, à fleur de souvenirs, les montrer le moral en berne, mais jamais désespérés. J’aimerais les emmener en voyage à travers le passé, vers le souvenir de Johann, vers le souvenir de l’être aimé, le souvenir qui les fera sourire, rire, pleurer, chanter en fredonnant quelques refrains qui ont laissé des traces de joie et de peine. J’aimerais qu’ils partagent avec nous la vie. Il y aura sûrement des moments de doute, parce que tout n’est pas rose, mais l’espoir sera toujours là, tout près. Pas de misérabilisme mais plutôt du réalisme.

Je connais bien Lucie et Gérald, nous avons parlé longuement de leur histoire, de leur vécu et de ce qui a changé dans leur vie aujourd’hui. Mais je voudrais aussi établir une comparaison avec d’autres personnes qui ont vécu la même expérience pour découvrir et essayer de comprendre les divers ressentis. Cela m’a aidé surtout à être vigilant par rapport aux questions que je pourrais poser et les thèmes que je pourrais aborder sans égards aux personnes en souffrance. Mes maladresses peuvent rajouter à la souffrance des protagonistes.

Je me suis rendu compte qu’un thème aussi délicat que la culpabilité est à prendre avec beaucoup de sérieux. Ces personnes ne sont coupables de rien, certaines ont perdu leur enfant par accident, d’autre par maladie, ou encore par suicide.

Elles disent toutes: «je me sens coupable de vivre, c’est lui ou elle qui devrait être là, il avait toute la vie devant lui.».

J’ai compris que c’est un sentiment profond qui accentue leur fragilité, une conviction profonde qui est nécessaire pour eux afin de préserver cet état de deuil qui leur permet  de ne pas oublier leur enfant disparu. Donc, je ne pourrais jamais aborder ce thème douloureux et contradictoire sans leur consentement. 

J’ai aussi constaté d’après les témoignages, que souvent, les femmes et les hommes vivent cette épreuve de manière totalement différente. La femme s’exprime et exprime sa tristesse et sa souffrance, l’homme n’exprime que sa colère, ou son mutisme.  Les femmes vont chercher de l’aide et ont plus de facilité à montrer leurs émotions et à se confier. Les hommes ayant des difficultés à vivre leurs émotions, finissent par se renfermer sur eux-mêmes et se terrer dans le silence. Cette situation dans le pire des cas, crée un froid émotionnel et affectif entre les parents et va surtout accentuer désormais les déchirements  au sein du couple, jusqu’à provoquer la rupture.

Dans ce contexte de souffrance insurmontable, mon travail de réalisateur va être compliqué, je suis père aussi et j’ai vu grandir Johann avec mes enfants dans le quartier des Acacias. A 18 ans il venait souvent me demander conseil pour tel ou tel film qu’il était en train de faire ou juste pour emprunter une caméra,  un micro ou un trépied… Mon implication est émotionnelle aussi, mais j’ai pour ambition de faire un film qui va non seulement évoquer la mort mais surtout célébrer la vie et aider à comprendre les différentes phases d’un deuil inhérentes à une telle  perte, explorer les processus qui contribuent à la résilience, la réalité et les besoins de ceux qui restent et qui au quotidien vivent la douleur et l’absence et doivent passer par un long et ardu travail sur eux même.

Un psychologue m’a dit: Pour ceux qui restent, la souffrance est telle qu’ils s’oublient, ils s’annihilent pour faire exister celui qui est désormais mort. Pour se guérir et se donner la possibilité de faire leur deuil,  ils doivent apprendre à dire je fais ça pour moi, pour avancer et vivre ce que la vie m’offre, ils doivent cesser de dire, je fais ça pour lui, pour celui qui est parti, qui  n’est plus là, c’est une manière de ne jamais faire son deuil!

Je sais par quoi ils sont passés, la douleur n’est pas seulement émotionnelle, elle est aussi physique, m’a confié Lucie.  A la tragique nouvelle succède, la désorientation totale dans la vie, difficultés à dormir, à manger, le sentiment d’être dépassé, déprimé, démuni, abandonné, lâché par la vie et seul face à soi et à ce drame cruel. Ces sentiments ne sont pas particuliers au couple Gumy, ce sont des sentiments normaux, qui font partie intégrante du processus de deuil.

Mais ce qui m’intéresse aujourd’hui c’est leur reconstruction émotionnelle, la préservation de leur couple et de leur amour et comment ils tentent  d’intégrer la disparition de leur fils dans leur vie. J’aimerais, avec leur aide bien sûr, révéler au public un univers dur, généralement relégué dans l'ombre et au silence.  Il nous met face à la mort, ce tabou des temps modernes qui est un autre aspect de nos contradictions. J’aimerais aussi aborder la mort sur le plan sociologique : comment nous la percevons aujourd’hui ? Pourquoi ne la vit-on, ni n’en parlons en public ? Pourquoi ce refoulement ? La mort, encore une fois fait partie de la vie.  De plus, tout ce qui touche à la mort, au deuil, nous fait peur mais nous  n’avons pas d’autre choix que de vivre avec cette idée.